La tribune
Face aux destructions en cours, de l’urgence d’un moratoire sur le canal Seine-Nord Europe
En avril 2026, la Cour des comptes alertait sur le dérapage financier que connait le projet du canal Seine-Nord Europe (CSNE) et sur l’incertitude de ses retombées socio-économiques : le projet connait un retard de plus de vingt ans, son coût a déjà plus que doublé, et les emplois promis après le chantier s’avèrent très limités. Le CSNE s’annonce déjà comme un nouveau grand projet inutile et imposé, en décalage total avec les urgences sociales et environnementales du territoire. Le projet n’est pas financé, et pas un mètre du canal n’est pour le moment creusé : il est encore temps de siffler la fin de la récréation pour proposer des projets de territoire en adéquation avec les enjeux contemporains.
Nous, enseignant·es chercheur·euses d’horizons et de disciplines divers, posons la nécessité d’un moratoire sur le CSNE afin de permettre le développement de réelles alternatives démocratiques, au service de l’intérêt général et dans le respect de notre environnement. Nous soutenons le mouvement d’opposition au projet et partageons les constats alarmants dressés par les enseignant·es chercheur·euses de l’Université de Technologie de Compiègne en octobre 2025 dans les colonnes de Reporterre.
Long de 107 kilomètres, le CSNE a pour objectif de faire circuler des bateaux de 4 400 tonnes, contre 900 tonnes actuellement, sur l’axe nord-sud entre Aubencheul-au-Bac et Compiègne. Il deviendrait le maillon central de la liaison Seine-Escaut, un réseau fluvial à grand gabarit entre Le Havre, Paris, Anvers et le conglomérat North Sea Port (notamment Gand en Belgique et les ports de Zélande aux Pays-Bas).
Promu comme un projet maîtrisé, écologique et prometteur pour l’emploi, le CSNE est en réalité un gouffre financier, un anachronisme environnemental et une menace pour les collectifs de travail existants. Nous tenons à exprimer notre opposition à cette logique de croissance des flux marchands qui s’effectue au mépris des populations et des écosystèmes.
Pour rendre acceptables les dégâts environnementaux anticipés — 3 000 hectares de terres impactés, 78 millions de mètres cubes de déblais prévus (soit l’équivalent de dix tunnels sous la Manche) et 300 espèces menacées —, la Société du CSNE prévoit des mesures de compensation écologique. Il faut rappeler ici que la compensation écologique est une pondération administrative qui, pour une espèce donnée, vise à reconstituer son habitat censément endommagé, là où l’artificialisation d’un territoire dégrade un écosystème complet (et donc des centaines d’espèces). Limitant à « seulement » 800 hectares les terres officiellement impactées par le CSNE, ces mesures hypocrites, incapables de recréer la complexité du vivant préexistant, sont d’ailleurs contestées par de nombreuses études.
Outre la destruction du vivant, le CSNE bouleversera les ressources hydriques. En effet, pour maintenir un niveau d’eau constant dans le canal, une immense retenue d’eau (14 millions de m3, c’est-à-dire 5 600 piscines olympiques) alimentée par un pompage dans l’Oise, sera nécessaire. Comment ne pas craindre un accroissement du stress hydrique dont souffrent déjà les terres picardes ? Longtemps passé sous couvert, ce nouveau canal ne sera pas totalement étanche, et sera en interaction avec les nappes phréatiques en deux points (à Ytres et Montmacq), laissant là aussi craindre une perturbation de l’équilibre des aquiphères.
D’après ses promoteurs, ce projet permettrait de réduire le nombre de camions circulant sur l’autoroute A1 grâce au transport fluvial. Le report modal (le fait qu’un type de fret se déporte vers un autre moyen de transport) est un phénomène bien étudié, et rien ne laisse présager qu’il s’opère ici en faveur du fluvial. En effet, celui-ci n’entre pas en concurrence avec le routier, mais avec le ferroviaire, qui transporte des marchandises similaires. Barges et péniches convoient au long cours du vrac (produits agricoles, granulats, minerais, etc.), là où les camions véhiculent de façon flexible et sur de plus courtes distances des biens plus disparates et en moins grande quantité. De plus, les travaux prévus obligeront à fermer deux années durant le canal déjà existant, provoquant inévitablement un report partiel du fluvial vers le routier, effet inverse à celui escompté. Le caractère réversible de ce report n’est pas assuré car ce basculement de mode créerait une inertie dans les chaînes logistiques. Enfin, les plateformes logistiques adossées au canal généreront un trafic annuel de 450 000 camions. Le CSNE poussera donc à accroître le nombre de camions et à affaiblir le fret ferroviaire.
Concernant les dizaines de milliers d’emplois promis par les défenseurs du projet, on peut se montrer tout aussi sceptique. Les chiffres avancés se fondent sur une logique optimale de ruissellement multiplicateur, là où en réalité, le e-commerce — facilité par les plateformes logistiques — a tendance à détruire des emplois. Le développement logistique repose sur une optimisation des flux qui ne produit pas d’apport social, mais rend le travail plus précaire et tourné vers une rentabilité financière immédiate.
D’autre part, la batellerie française, délaissée par l’État, ne cesse de décliner face aux contraintes d’investissement et de conditions de travail, et le CSNE renforce cette logique en permettant aux géants de la logistique internationale de pénétrer sur un espace qui leur était jusqu’alors difficile d’accès.
Enfin, à moins de rehausser les ponts (ce qui n’est pas prévu, ni budgété, et entraînerait des destructions patrimoniales, à commencer par celle du pont Solférino de Compiègne), les navires ne pourront circuler qu’avec deux étages de conteneurs, là où la rentabilité du projet en exigerait trois.
Initialement évalué à 5 milliards d’euros, le coût du projet ne cesse d’augmenter et atteint déjà les 10 milliards d’euros d’argent public (15 milliards pour l’ensemble du projet Seine-Escaut), suivant en cela une trajectoire devenue récurrente dans le cadre des méga-projets.
Mener un projet aussi pharaonique et aussi peu maitrisé dans le contexte économique, social et écologique actuel doit nous interroger. En tant qu’enseignants-chercheurs préoccupés par le devenir de nos régions et de notre monde, nous récusons les arguments mis en avant pour déployer le CSNE et soutenons les collectifs et associations ayant dénoncé ce projet. Nous refusons ainsi que soient mutualisés les coûts et privatisés les bénéfices, d’où notre demande d’un moratoire.
Nous souhaitons contribuer à développer une recherche-action, guidée par la construction d’alternatives orientées vers la soutenabilité écologique, le bien-vivre ensemble sur nos territoires et le déploiement de techniques à échelle humaine.
Les soutiens
- Alessandra Stoppelli — PHD Oceanography
- Baladi Viviane — mathématiques
- Barataud Fabienne — Géographie sociale environnementale
- Barles Sabine — Urbanisme - Aménagement
- Belland Marie — Géographie humaine
- Beloeuvre Rémi — Histoire Environnementale
- Billy Clement — Sciences du climat
- Blanc Nathalie — Géographie
- Brand Noam — Sociologie de l’environnement
- Bucchianeri Xavier — Architecture
- Buchet Lilou — Sociologie
- Coutard Olivier — Etudes urbaines
- David Hugo — Océanographie
- Divel Hugo — Doctorant
- Ducasse Théo — Paleoclimatologie
- Gallez Caroline — sociologie politique, études urbaines
- Goubayon Lux — Sociologie
- Guendouz Nadir — Science de l’atmosphère
- Hamy Aurélien — Sciences du climat
- Husson Laurent — sciences de la Terre
- Janvier Maya — Modélisation des océans
- Jermann Matthieu — Anthropologie
- Joseph Suzanne — Études sur le genre
- Laffont Georges-Henry — Aménagement de l’espace et urbanisme
- Malzac Gilles — Architecture
- Marty Pauline — Aménagement de l’espace
- Mercier Manuel — Neurosciences cognitives
- Munch Emmanuel — Urbanisme - Socio-économie des transports
- Passefort Louis — Etudes environnementales
- Poupard Adam — Économie
- Pouzet Renaud — (A)ménagement de l’espace/Urbanisme
- Quecedo Alejandro — Philosophie
- Raguet Hugo — Informatique
- Rolland Robin — Océanographie
- Tassin Bruno — sciences de l’environnement
- Vigour Mathieu — Sociologie
- Xavier Wrona — Architecture