La compensation écologique : peut-on améliorer la biodiversité et comment ?

La construction d’un axe fluvial associé à un canal à grand gabarit s'accompagne d'opérations de compensation écologiques visant à contrebalancer l'impact inévitable du chantier sur les milieux naturels. Comment savoir si les gains de biodiversité promis sont à la hauteur de la valeur des habitats détruits ?

La construction d’un axe fluvial associé à un canal à grand gabarit s’accompagne d’opérations de compensation écologiques visant à contrebalancer l’impact inévitable du chantier sur les milieux naturels. Comment savoir si les gains de biodiversité promis sont à la hauteur de la valeur des habitats détruits ?

Situation actuelle

La doctrine ERC (Eviter - Réduire - Compenser), introduite aux Etats-Unis et en Allemagne au début des années 1970 et inscrite dans la loi française, oblige les porteurs de projets d’aménagement à chiffrer leur empreinte environnementale, en particulier sur la biodiversité, et à compenser les impacts qui ne peuvent être évités. Depuis, des milliers de projets ont été autorisés, dont celui du CSNE, sur la foi de ces promesses de compensation. Depuis la loi Biodiversité et Résilience, qui fixe un objectif de Zéro Artificialisation Nette, leur nombre a encore augmenté. Les projets de compensation de biodiversité comportent des argumentaires quantitatifs et se doivent de respecter des standards méthodologiques tels que ceux fixés par le Business and Biodiversity Offsets Programme (BBOP). Selon ce dernier, “l’objectif des offsets de biodiversité est d’atteindre, sur le terrain, une absence de perte nette et de préférence un gain net en matière de biodiversité, eu égard à la composition des espèces, la structure des habitats, les fonctions et l’usage anthropique des écosystèmes ainsi que les valeurs culturelles liées à la biodiversité.” La démarche repose sur un certain nombre d’hypothèses, parmi lesquelles :

  • le principe de convergence, selon lequel l’écosystème perturbé reviendrait, après perturbation, tendre vers le même état que l’écosystème natif.
  • l’hypothèse de restauration, selon laquelle des pratiques actives de réhabilitation accéléreraient ce retour de l’écosystème vers un état non perturbé.
  • l’hypothèse selon laquelle des multiplicateurs (offset ratio) permettent de prendre en compte le décalage temporel entre la mise en place d’une mesure et son effet sur la biodiversité (par exemple entre le moment où un jeune arbre et planté et le moment où il rend les services écosystémiques attendus par l’arbre adulte qu’il vient remplacer).

Pourtant, il existe peu de preuves dans la littérature scientifique du bien-fondé de ces démarches de compensation.

Problématique identifiée

Une pratique loin d’être validée scientifiquement…

Malgré le recours fréquent et croissant à des programmes de compensation, les retombées de ces programmes sont peu évaluées et documentées dans la littérature. Plusieurs pays imposent d’héberger les données des programmes de compensation écologique dans des bases de données publiques. Celles-ci sont cependant souvent lacunaires, en raison soit d’un défaut de conception soit d’un suivi défaillant.

Les hypothèses de convergence et de restauration semblent validées par les observations expérimentales sur des projets anciens pour lesquels on dispose d’un suivi temporel (Curran 2014). Bien que les auteurs aient choisi un horizon temporel assez long (100 ans) pour évaluer les retombées des programmes, ils estiment le taux d’échec des réhabilitations entreprises à 80%.

(Cowan 2021) soulignent que la plupart des matériaux et dispositifs utilisés dans les programmes de refuges artificiels n’ont pas été à l’origine développés pour cette application. Ils recommandent une expérimentation à petite échelle de leur usage avant leur déploiement dans le cadre de programmes ambitieux de compensation. Plus généralement, ils appellent au développement de recherches interdisciplinaires sur les refuges de biodiversité, impliquant ingénieurs, designers et chercheurs en écologie.

Un choix contraint en termes de sites de compensation…

En 2024, Padilla et al. étudient 1000 mesures compensatoires en France depuis 2017 et évaluent leur respect des principes précédemment cités. Ils rappellent que selon la littérature disponible, “les gains sont d’autant plus importants que les actions visent à rétablir des fonctions écosystémiques variées sur des espaces dégradés à large échelle”. Ils analysent donc le nombre, la taille et la qualité écosystémique des sites de compensation choisis pour chaque projet étudié. Il ressort de cette analyse que les parcelles choisies sont généralement des sites naturels, dont la qualité écosystémique est déjà meilleure que la moyenne nationale avant la mise en place de la compensation, laissant peu de perspectives d’amélioration à long terme. Lorsque les sites de compensation sont des écosystèmes dégradés, il s’agit souvent de très petites surfaces sur lesquelles sont déployées des mesures très ciblées vers un petit nombre d’espèces, voire une seule espèce (installation de nichoirs ou d’une mare).

Un suivi limité à certaines espèces

Parmi 224 études recensées par (Cowan 2021), seules 15 ciblaient des espèces vulnérables ou en voie d’extinction.

Des modes de calcul incertains…

En raison du décalage temporel entre l’initiation d’une démarche de restauration écologique et l’obtention d’un écosystème fonctionnel, certaines caractéristiques nécessaires pour plusieurs espèces peuvent être indisponibles sur des périodes prolongées : c’est le cas par exemple des arbres creux qui peuvent mettre une centaine d’années à se développer et sont donc inexistants dans les forêts nouvellement plantées.

C’est dans ce cadre qu’on l’on a recours à des refuges artificiels de biodiversité. Ces éléments construits par l’homme offrent aux espèces animales un espace pour s’abriter des prédateurs, hiberner ou élever leurs petits. Si un nombre croissant de programmes de compensation ont recours à des refuges artificiels, ceux-ci peuvent avoir des effets pervers s’ils sont mal conçus (conditions défavorables de température ou d’humidité, présence des prédateurs de l’espèce accueillie).

Discussion générale

De manière générale, si le principe de s’engager à restaurer des espaces dégradés et préserver la biodiversité existante fait consensus, la notion de compensation de la biodiversité doit être manipulée avec précaution et soulève plusieurs questions :

  • Comment quantifier la biodiversité ?
  • A qui incombe le suivi ?
  • Quelle échelle de temps considérer ? Les données collectées mettent en évidence des temps caractéristiques très longs (plusieurs décennies voire plus d’un siècle) pour que des écosystèmes perturbés retrouvent une biodiversité comparable à celle des écosystèmes natifs (Curran 2014).

Voir aussi